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La fête foraine change mais ON peut y aller seul
La fête foraine change mais ON peut y aller seul |
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La fête foraine change mais ON peut y aller seul La fête foraine change mais ON peut y aller seul. A pied, en bus ou en voiture. Mais peut-être vaut-il mieux s’y rendre en groupe. De toute façon, on n’est jamais isolé à la fête foraine. C’est la ville. Une ville dans la ville où les habitants auraient toujours le sourire aux lèvres. C’est du moins mon souvenir d’adolescence. Souvenir de la fête, place des Quinconces, à Bordeaux. Ou encore, plus petite mais tout aussi odorante, celle du 15 août, à Mussidan, en Dordogne. Pin-Pom/pin-pin/pin-pom ! Une musique en six coups de klaxon. La foire du Trône à Paris ? Un petit tour, pour voir.
Rien de nostalgique dans l’intention. Seulement la curiosité. La fête est-elle la même ? Sinon, qu’a-t-elle de différent ? A première vue, c’est pareil. D’abord, des piétinements. L’impression que tous les pieds de la terre se sont donné rendez-vous dans les allées. Il y a des pieds de jeunes, habillés sport. Beaucoup de ceux-là marchent par quatre, en cadence. On lève le nez et on voit deux visages. Un garçon et une fille. Quatre lèvres reliées à des fils de barbe à papa. Il y a des pieds sérieux, en noir ou en brun. A côté de ceux-là, trottent souvent des pieds plus petits. C’est samedi après-midi. On vient en famille à la foire du Trône. Les bruits sont partout. Les bouteilles de bière aussi. Les sirènes semblent rythmer la démarche chaloupée d’un groupe d’adolescents en cuir noir. Eux déambulent, rient très fort, lancent des plaisanteries en regardant les jambes d’une Beurette pointées à toute allure vers le ciel. La jupe remonte haut. Le bonheur. Bonheur-nougat-frites-chichis. Pschitt/pschitt ! Pschitt/pschitt ! Un énorme piston soulève une plate-forme. Comme un plateau de garçon de café sur lequel sont posés des sortes de ramequins. Sauf que c’est énorme, qu’il y a des gens dans les ramequins et qu’ils évoluent dans des plans impossibles. Cardiaques s’abstenir. Il y a toujours les grands classiques. Ceux qui tournent en rond horizontalement, et ceux qui tournent en rond verticalement. Grande Roue, chevaux de bois. Il y a ceux qui tournent en ovale, et qui en plus montent et descendent, style montagne russe. Là, attention, quand tu amorces la grande descente agrippé dans une espèce de véhicule qui tient du bobsleigh, sauf qu’il est sur des rails, tu dois crier. Si tu peux. Il y a aussi ceux où tu te retrouves immobile, la tête vers le sol, après avoir effectué plusieurs loopings en très grande vitesse. Tombera ? Tombera pas ? Ça tombe pas, mais tu as le sentiment d’avoir appelé ta mère pendant trois siècles avant de retrouver le plancher des vaches. Le pire, c’est que tu as aussitôt envie de recommencer. Le plus marrant, dans la fête, est d’être tour à tour spectateur et acteur. On s’esclaffe devant les visages épouvantés. Trois minutes après, ce sera le contraire. On y perd sa fierté. On y trouve l’humilité. « Allez, allez, le grand départ est dans quelques secondes. » Bizarres, ces voix graves hyper-sonorisées, un zeste de métallique, avec des sonorités plutôt germaniques. Toujours la même phrase, les mêmes intonations racoleuses. Stands de tirs, loteries. Rien pour s’asseoir. Si. Par terre, un peu à l’écart. C’est fou ce qu’il y a de papiers gras, d’emballages, de bouteilles, de boîtes, vu du ras du sol. Moment de repos, précisément un peu à l’écart. Un sac à main noir, des lettres, des clés, un relevé de banque. Retour sur terre. La foire du Trône n’est pas un îlot de générosité. C’est sans doute le plus grand rassemblement des pickpockets de l’Hexagone. Et des dealers de l’Ile-de-France. A l’écart, on voit l’envers du décor. Les caravanes des forains sont protégées par de hautes barrières. Un gros chien roux montre les dents. Le bruit est assourdi. La foule a disparu. Restent des individus isolés. Que font-ils ? Brusquement, on se sent un peu en danger. Plus envie de faire la fête. Partir. Un peu triste. L’arrêt de bus semble plus loin qu’au moment de l’arrivée. Cinq cars de gendarmes mobiles stationnent sous les arbres. Pin-Pom, pin-pin, pin-pom. La musique est entêtée. L’ai-je entendue samedi ? Jeannine avait seize ans, j’en avais quatorze. La fête foraine était sous les platanes. On entendait couler l’eau de la Crempse. La 4L des gendarmes était garée devant un bar.
DOMINIQUE BEGLES.
Article paru dans l'édition du 3 mai 1994
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